Psychologie

L’échec d’une vie ou le sentiment d’une vie ratée : dialectique

L'échec d'une vie ou le sentiment d'une vie ratée : dialectique
L'échec d'une vie ou le sentiment d'une vie ratée : dialectique
L’échec d’une vie ou le sentiment d’une vie ratée : dialectique

“Dans l’échec, tous les hommes finissent par se ressembler. La réussite est le révélateur des natures, et ce qu’elle révèle n’est pas souvent beau”, Maurice Chapelan, journaliste et romancier (1906-1992).

Qui peut décréter d’une vie qu’elle est manquée? Selon quels critères? S’infliger ou s’arroger le droit d’infliger un tel constat mérite une vraie réflexion.

Dialectique des contraires, ce qu’est une vie ratée

Parce que nous aimons à reconnaître des vies réussies, il nous faudrait admettre, conformément à la dialectique des contraires, qu’il y ait aussi des vies ratées.

Florence Grumillier, agrégée de philosophie, explique « L’expression «vie ratée » n’implique pas seulement une différenciation, mais aussi une évaluation. Elle établit une hiérarchie : la vie réussie, renvoyant bien sûr au pôle positif, en tant que modèle ou idéal, et la vie ratée au pôle négatif, comme transgression d’un tel idéal. » et d’ajouter « une vie ratée c’est une vie manquée, une vie gâchée, une vie perdue. Bien plus, il s’agit de la forme la plus radicale de l’échec, puisque c’est celui du projet d’être dans sa globalité ».

Mais l’objectivité nécessaire pour apprécier l’échec d’une vie n’est pas réelle en l’absence de modèle déterminant de ce que serait une vie réussie. Pour juger d’une vie il faudrait aussi pouvoir l’envisager comme étant terminée: « A quel moment peut-on poser sur sa vie un tel jugement rétrospectif et déclarer qu’il est trop tard ? ».

Vie ratée, vie réussie, les contraires ne s’opposent pas

Jacques Prévert (1900-1977) exprime « Fort heureusement, chaque réussite est l’échec d’autre chose. » ce que Julien Green, écrivain (1900-1998), semble appuyer lorsqu’il note « Rien ne ressemble plus à des vies ratées que certaines réussites. »

Comme dans de multiples situations, il n’y a pas opposition métaphysique entre échec et réussite. Pour comparaison, durant des siècles furent opposés masculin et féminin ; on était l’un ou l’autre ! Force est d’admettre maintenant qu’il y a du féminin dans le masculin, et inversement. Dans une vie considérée comme échouée, quelle part de réussite occulte-t-on ?

Dans le négatif, il y a forcément du positif. Friedrich Hegel, philosophe allemand (1770-1834), va plus loin, affirmant que le négatif est également positif et d’écrire : «l’histoire du monde n’est pas un lieu de bonheur. Les périodes de bonheur sont des pages vides dans l’histoire ».

Seul face à soi-même, et l’interprétation de l’échec

Hegel, parle de « l’isolement des individus les uns des autres, et de la communauté dans son ensemble », évoquant, en chacun de nous, la recherche d’un avantage personnel et la satisfaction au détriment de l’ensemble.

Pour Jean-Paul Sartre (1905-1980) « L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il fait de lui-même », mais dans le même temps « l’homme ne peux pas compter sur les hommes en se fondant sur la bonté humaine ou la préoccupation des hommes à vouloir le bien de la société », pensée reprise par Hervé Desbois, auteur : « Ce n’est pas parce que l’on est critiqué que l’on échoue ».

Ainsi, l’appréhension d’une vie, par autrui, ou d’une portion de vie, par soi-même, pour en tirer un quelconque « bilan », entre bien dans le champs de la dialectique : « structure contradictoire de la réalité. La progression de la pensée reconnaît l’imbrication des contradictions (thèse et antithèse), puis révèle un principe d’union (synthèse) qui les dépasse », selon Hegel.

Judy Ford, experte éducation, interroge : « Les enfants n’ont pas peur d’essayer de nouvelles choses ; ils n’ont pas peur d’échouer et de réessayer. Alors, pourquoi nous, les adultes, sommes-nous si obsédés par l’échec, le nôtre et celui de nos enfants ? »

Sensations de vie échouée : le regard des autres

Il faut dire que la société reste très discriminante sur certains points, induisant chez certaines personnes un réel sentiment d’échec. C’est le cas, à titre d’exemple, avec :

 

  • La pauvreté :

ne pas pouvoir offrir à ses enfants, à celui ou celle que l’on aime, une vie meilleure que la sienne : « je savais qu’ils appartenaient aux autres, et que je ne pourrais jamais en faire mes souvenirs. Car les souvenirs sont de grasses nourritures pour ceux qui possèdent les maisons, les bêtes, les domestiques et les champs. » Oreste, pensant aux beautés de la nature, Les Mouches, Acte 1, scène II – Jean-Paul Sartre (1943).

 

  • L’homosexualité :

« L’anormalité » est une sensation de vie inutile ressentie profondément pour ceux qui ne seront pas parents, mèneront une vie cachée, seront la honte de proches. « Chaque année, quelque 540 000 jeunes Français tentent de mettre fin à leurs jours. Pour la plupart d’entre eux, ce geste désespéré est lié à leur orientation sexuelle. » indique Émilie Cartier.

Constat d’échec : regard sur notre vie

Certaines situations dramatiques peuvent nous plonger dans le constat d’une vie inutile, gâchée :

 

  • La perte de son enfant

«Il n’y a sans doute pas d’expérience plus difficile pour un parent que de perdre son enfant » (Michèle Viau-Chagnon, Hôpital de Montréal), l’absence se transformant parfois en l’échec d’une vie.

 

  • Être seul parce que l’on est vieux :

À l’aune de sa vie, se retrouver seule pour une personne âgée peut-être un cruel échec… Aider nos vieux semble une telle nécessité.

 

  • Être abandonné en étant dans le coma ou en incapacité de communiquer :

« il se passe quelque chose chez le comateux, son état apparent d’inertie totale ne doit en rien laisser les proches penser qu’il n’y a ni ressenti, ni vécu, ni sentiments » (Comprendre le coma, Jean-Luc Mercier – 2010) ; l’abandonner c’est lui laisser entrevoir que sa vie est inutile.

Ce ne sont que des exemples, bien sûr, mais le dernier est peut-être le plus troublant puisque, dans cette imminence de l’abandon de la vie, la dialectique n’a peut-être plus de place.

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